Préambule et Introduction
1. Préambule et Introduction
La critique historique est une méthode rigoureuse visant à analyser, évaluer et interpréter les sources historiques pour reconstituer le passé de manière fiable.
2. Définitions clés
- Histoire-connaissance : ensemble des savoirs produits par l’étude critique des sources historiques.
- Histoire-réalité : événements et faits tels qu’ils se sont réellement déroulés.
- Critique historique : démarche scientifique qui consiste à examiner la fiabilité, l’authenticité et la pertinence des documents historiques.
3. Objectifs de la critique historique
- Discerner le vrai du faux dans les sources.
- Établir la temporalité correcte des événements.
- Garantir une interprétation objective et rigoureuse.
4. Premières étapes de l’histoire-connaissance
- Utilisation de différents types de traces : annales, généalogies, codes juridiques, mythes, légendes.
- Ces sources sont variées et nécessitent une analyse critique pour en extraire des faits historiques fiables.
5. Le « miracle grec » : naissance de l’histoire critique
- Figures majeures : Socrate, Platon, Aristote, Hérodote, Thucydide, Polybe.
- Hérodote introduit l’opsis (observation) et l’acoe (enquête) pour documenter les guerres médiques.
- Thucydide développe une approche plus rigoureuse, cherchant à tirer une leçon pédagogique de l’histoire.
- Polybe insiste sur le déterminisme historique.
6. Conceptions du temps en histoire
| Conception cyclique | Conception linéaire | Providentialisme |
|---|---|---|
| Histoire répétitive, cycles | Histoire progressive, linéaire | Histoire guidée par une volonté divine |
- La vision moderne tend à privilégier une approche linéaire et critique.
À retenir : La critique historique est la méthode scientifique qui permet de distinguer les faits historiques authentiques des récits biaisés ou erronés, en analysant rigoureusement les sources et leur contexte.
Définition de la critique historique
1. Définition de la critique historique
La critique historique est l'art de discerner le vrai du faux en histoire. Elle est une procédure rationnelle, construite au fil du temps, qui permet d’évaluer les sources et de reconstituer le passé avec rigueur.
2. Histoire : objet et discipline
- Histoire-réalité : ce que les hommes ont réellement fait dans le passé (le passé est mort).
- Histoire-connaissance : ce que nous savons du passé, construit à partir des sources (traces, documents, témoignages).
L’histoire-connaissance est un produit de son époque, orienté par l’historien, et ne peut jamais totalement refléter l’histoire-réalité.
3. Le mot « art » dans critique historique
- La critique historique est un art, non une science exacte.
- « Art » signifie ici un savoir-faire méthodique, une technique pour exercer un jugement éclairé.
4. Discerner : la base de la critique
- Discerner = séparer le vrai du faux, distinguer des éléments similaires.
- C’est une opération intellectuelle de jugement et d’évaluation.
- Nécessite l’usage de concepts pour organiser et comprendre la réalité (ex. : « crise économique » appliqué à des périodes antérieures).
5. Temporalité et connaissance historique
- La distance entre le présent et le passé complique la connaissance historique.
- La vérité scientifique est toujours provisoire (« jusqu’à preuve du contraire »), évitant le dogmatisme.
- Le passé influence profondément notre identité et nos actions, souvent à notre insu.
- La maîtrise de la critique historique est essentielle pour comprendre cette influence.
6. Origines de l’histoire-connaissance
- Née au Ve siècle av. J.-C. en Grèce, avec la première narration historique.
- Avant cela, il existait un souci du passé, perceptible dans les traces artistiques et culturelles.
- L’histoire-connaissance dépend des sources laissées par les sociétés, surtout celles d’écriture.
À retenir : La critique historique est un art méthodique qui permet, par le discernement et l’usage de concepts, de construire une connaissance du passé toujours provisoire, mais indispensable à la compréhension de notre identité et de notre monde.
Les débuts de l'histoire-connaissance
1. Les premiers supports de la mémoire collective
- Annales : listes d’événements importants, sans lien ni explication, rédigées par des logographes. Simple souci du passé, mais sans narration historique.
- Généalogies : dans les sociétés familiales, elles légitiment le pouvoir en retraçant les filiations jusqu’aux dieux. Elles servent aussi à l’éloge ou à l’exécration, souvent sous forme littéraire.
- Codes juridiques : normes et lois codifiées, souvent justifiées par un passé légitimant leur origine.
- Mythes : explications intemporelles, ahistoriques, qui fixent des modèles sociaux et moraux, sans analyse ni évolution. Ils sont fondamentaux mais opposés à la narration historique.
- Légendes : récits liés à des événements, avec une dimension humoristique, moins puissants que les mythes.
Ces supports manquent d’explications causales et d’une démarche explicative, ce qui caractérise l’histoire-connaissance.
2. Le « miracle grec » et l’émergence de l’histoire explicative
- Au Ve siècle av. J.-C., la cité grecque connaît une mutation majeure : émergence de la rationalité et de la raison pour comprendre le réel.
- Essor de la science, de la médecine, de la philosophie (Socrate, Platon, Aristote) centrée sur l’observation, l’analyse et la morale.
- Développement de la citoyenneté : conscience collective et anticipation de l’avenir commun.
3. Hérodote, père de l’histoire
- Hérodote (484-425 av. J.-C.) invente le mot historie (« en quête »), posant l’historien comme enquêteur.
- Enquête repose sur deux principes :
- opsis (voir, aller sur place)
- acoe (écouter, recueillir témoignages)
- Choisit comme sujet les guerres médiques (490-479 av. J.-C.), contemporaines de sa vie, avec accès à des témoins.
- Raconte l’histoire du point de vue grec, opposant deux civilisations : la démocratie grecque et le despotisme perse.
4. Originalité et modernité d’Hérodote
| Aspect | Hérodote | Tradition antique |
|---|---|---|
| Causes des événements | Causes humaines, actions des hommes | Causes divines, destin, volonté des dieux |
| Concept de causalité | Pas de cause première, événements contingents | Destin et fatalité |
| Objectif | Expliquer, comprendre, éviter l’oubli | Glorification ou condamnation mythique |
| Méthode | Enquête, recueil de témoignages, contexte | Récits épiques, poétiques |
- Hérodote introduit la sécularisation de l’histoire : explication rationnelle et humaine des événements.
- Il insiste sur la nécessité de contexte pour comprendre un événement.
- Sa narration vise à consolider la mémoire collective et l’identité de la cité.
- Il oppose la dike (mesure, justice démocratique grecque) à l’hubris (démesure, tyrannie perse), expliquant la victoire grecque par ce conflit politique.
Hérodote conjugue objectivité et subjectivité consciente : il choisit son sujet et son interprétation, mais applique une méthode rigoureuse.
5. Thucydide, historien acteur et rationnel
- Général athénien et acteur de la guerre du Péloponnèse (431-404 av. J.-C.), exilé après sa défaite.
- Cherche à comprendre rationnellement sa défaite, dépassant l’approche d’Hérodote.
- Intègre sa propre expérience dans son récit, mêlant témoignage et analyse.
- Vise à tirer une leçon politique et morale pour l’avenir, avec une démarche plus critique et analytique.
À retenir : L’histoire-connaissance naît avec Hérodote, qui invente l’enquête historique fondée sur des causes humaines et une méthode rationnelle, rompant avec les récits mythiques et légendaires. Thucydide approfondit cette démarche en mêlant expérience personnelle et analyse critique.
Le miracle grec et les historiens antiques
1. Le miracle grec et les historiens antiques
a) Thucydide et la pédagogie de l’histoire
- Thucydide vise à écrire une histoire définitive, notamment de la guerre du Péloponnèse, avec une ambition pédagogique : tirer des leçons du passé.
- Il introduit de la fiction vraisemblable pour combler les lacunes documentaires, notamment en reconstituant des dialogues.
- Il établit un contrat de lecture avec le lecteur, précisant ce qui est fictif ou non.
- Cependant, l’idée que l’histoire puisse se répéter et qu’on puisse prévoir l’avenir à partir du passé est une illusion : les événements sont singuliers et les causes innombrables.
- L’analogie entre passé et présent est souvent contre-productive intellectuellement.
- L’histoire sert à mieux comprendre le présent et l’avenir, non à les prédire.
b) Polybe et le déterminisme historique
- Polybe (IIe siècle av. J.-C.) développe une histoire déterministe centrée sur Rome, qu’il considère destinée à dominer le monde.
- Il cherche à détecter des lois universelles du passé pour expliquer les grands mouvements historiques.
- Sa vision est une philosophie de l’histoire : le destin de Rome est inévitable, ce qui donne un sens rationnel à l’histoire.
2. Les conceptions du temps dans l’histoire
| Conception du temps | Caractéristiques | Conséquences sur la vision historique |
|---|---|---|
| Cyclique | Temps circulaire, sans début ni fin, répétition des événements | Favorise la permanence, les mythes, et une vision rassurante du monde. Pas d’évolution, mais des cycles. |
| Linéaire | Temps avec un début et une fin, irréversible, chaque événement est unique et tragique | Introduit la notion d’évolution, de progrès, et une histoire avec un sens et une direction. |
- La transition du temps cyclique au temps linéaire est liée au passage du polythéisme au monothéisme (religions juive, chrétienne, islamique).
- Le christianisme impose une vision linéaire avec un moment-clé : la venue du Christ, et la promesse de son retour (la parousie), qui réintroduit une forme de cycle dans la linéarité.
3. Le providentialisme chrétien
- Le providentialisme conçoit l’histoire comme guidée par la Providence divine : Dieu donne un sens, une direction et une finalité à l’histoire humaine.
- Cette conception justifie les actions humaines comme conformes à la volonté divine, légitimant par exemple les croisades.
- Apparition progressive chez les historiens juifs et chrétiens, notamment avec Flavius Josèphe (Ier siècle) et surtout après que l’empereur Constantin fait du christianisme la religion officielle de l’Empire romain (IVe siècle).
- Saint Augustin théorise cette vision dans La Cité de Dieu :
- Distinction entre la cité terrestre (éphémère) et la cité divine (éternelle).
- L’histoire humaine est orientée vers la cité divine, qui survivra à la chute des empires terrestres.
- Cette vision structure la pensée médiévale et la place de l’histoire dans la civilisation chrétienne.
À retenir : L’histoire antique oscille entre une ambition pédagogique (Thucydide), une vision déterministe (Polybe) et une conception du temps et de l’histoire profondément influencée par les croyances religieuses, notamment le providentialisme chrétien qui donne un sens divin à l’histoire humaine.
Le temps : conceptions cyclique et linéaire
1. Conceptions du temps : cyclique vs linéaire
Le temps est un concept fondamental qui oriente la manière dont les sociétés racontent l’histoire et construisent leurs idéologies politiques.
2. Vision cyclique du temps
- Le temps est perçu comme un cycle éternel, sans début ni fin.
- Les événements se répètent indéfiniment, reflétant un ordre naturel immuable.
- Cette conception est souvent associée à des sociétés traditionnelles et religieuses.
3. Vision linéaire du temps
- Le temps est une flèche qui avance de manière continue, avec un début et une fin.
- Cette conception est dominante dans la pensée occidentale moderne.
- Elle implique une progression, souvent vue comme un progrès vers un but ou une fin ultime.
4. Évolution de la conception linéaire du temps
| Période | Caractéristiques principales |
|---|---|
| Âge classique (XVIIe) | Conception linéaire forte, souvent providentialiste (histoire guidée par Dieu). |
| Siècle des Lumières (XVIIIe) | Affaiblissement du providentialisme, laïcisation du temps, remise en question des autorités et normes. |
| Développement des sciences, naturalisme, évolutionnisme (Lamarck, Darwin). | |
| Suppression de la notion de fin des temps, temps linéaire ouvert sans début ni fin. | |
| Le progrès devient moteur de l’histoire, associé à la raison humaine. | |
| XIXe et XXe siècles | Progrès utilisé pour justifier des actions politiques et coloniales. |
| Multiplicité des visions du progrès (ex : société sans classe, révolutions). | |
| Crises et limites de la raison (ex : Auschwitz, Hiroshima) remettent en question l’optimisme des Lumières. |
À retenir : La vision linéaire du temps s’est laïcisée au XVIIIe siècle, perdant son caractère providentialiste mais conservant une direction : le progrès.
5. Impact des visions du temps
- La conception du temps influence la narration historique et la conception sociétale.
- Elle oriente les idéologies politiques, les mouvements historiques et les stratégies de pouvoir.
- Par exemple, la colonisation du XIXe siècle s’est justifiée par l’idée d’apporter le progrès aux peuples colonisés.
6. La Renaissance : naissance de la critique historique
-
Période clé : XVe-XVIe siècles, début de l’histoire moderne.
-
La Renaissance est une renaissance de l’Antiquité gréco-romaine, marquant une rupture avec le Moyen Âge.
-
Trois révolutions majeures dans cette période :
- Révolution agricole (Moyen Âge)
- Révolution marchande (Renaissance)
- Révolution industrielle (XVIIIe siècle à nos jours)
-
La Renaissance voit :
- Le développement des grands États et des administrations centralisées.
- L’apparition des archives comme sources historiques.
- L’essor des bourgeoisies et des transformations sociopolitiques.
- L’expansion européenne mondiale via les découvertes maritimes (Portugal, Espagne).
7. Les humanistes : gardiens et rénovateurs du savoir antique
- Humanistes = érudits lettrés maîtrisant le latin, grec, hébreu, arabe.
- Leur devise : Ad Fontem (« à la source »), volonté de restaurer et diffuser la culture antique.
- L’invention de l’imprimerie révolutionne la diffusion des savoirs.
- Ils posent les bases de la modernité : questionnement sur l’homme, sa dignité, sa place dans l’univers.
- Débats sur l’humanité des peuples colonisés (ex : Indiens d’Amérique), début du droit international.
- Affirmation que l’homme est capable de liberté et de bonheur sur terre, sans nier la foi chrétienne.
8. Synthèse
| Vision du temps | Caractéristiques clés | Conséquences historiques et sociales |
|---|---|---|
| Cyclique | Temps éternel, répétitif, sans début ni fin | Sociétés traditionnelles, ordre immuable |
| Linéaire providentialiste | Temps avec début et fin, guidé par Dieu | Histoire orientée vers une fin divine, sens religieux |
| Linéaire laïcisé (Lumières) | Temps ouvert, sans début ni fin, progrès comme moteur | Science, raison, progrès, remise en cause des autorités |
| Linéaire contemporaine | Progrès contesté, limites de la raison, risques d’autodestruction | Crises du XXe siècle, remise en question de l’optimisme |
À retenir : La conception du temps évolue avec les transformations culturelles, scientifiques et politiques, influençant profondément notre rapport à l’histoire et au monde.
La Renaissance et l'humanisme
1. La Renaissance et l'humanisme
L'humanisme de la Renaissance marque une prise de conscience nouvelle de la place de l'homme dans l'univers : l'homme est une créature faible et éphémère face à un univers immense et puissant, mais cette différence est tempérée par le fait que l'univers n'en a pas conscience. Cette réflexion inaugure la modernité.
Les humanistes, souvent philologues, se consacrent à la restauration critique des textes antiques. Ils travaillent sur des copies souvent imparfaites, avec des contradictions et des pertes, pour retrouver les originaux disparus. Ils considèrent que la culture élève l'homme et que la sagesse antique reste valable, même après le Christ.
2. La critique historique : l'heuristique
L'heuristique est la première étape de la critique historique : c'est la recherche et la collecte des sources du passé. Une source est tout support fournissant une information historique, qu'il soit écrit, matériel ou naturel.
- Plus on remonte dans le temps, plus les sources sont rares et précieuses, mais aussi susceptibles d'erreurs ou d'interprétations biaisées.
- Une source n'existe que si elle est interrogée : par exemple, des silex taillés n'ont été reconnus comme tels qu'après étude.
3. Types de sources
| Catégorie | Description | Exemples |
|---|---|---|
| Sources conscientes | Documents laissés volontairement pour la postérité | Monuments, livres, archives officielles |
| Sources inconscientes | Vestiges non intentionnels transmis malgré tout | Voies romaines, pièces de monnaie perdues |
4. Les grandes catégories de sources
-
Sources écrites
- Sources diplomatiques : documents officiels à but juridique ou administratif, souvent anonymes (ex. cartes d'identité, registres paroissiaux, lois).
- Sources narratives : documents avec un auteur identifiable, souvent littéraires ou informatifs (ex. mémoires, chroniques, témoignages).
-
Sources figurées
- Incluent peintures, dessins, gravures, cartographie, plans d'architecture et urbanisme.
- Ces sources révèlent des mentalités, des perceptions du monde et des évolutions historiques.
- Exemple : un graffiti romain moquant un chrétien est la plus ancienne représentation connue du Christ crucifié.
-
Sources matérielles
- Objets, vestiges archéologiques, restes naturels (ex. graines, excréments fossilisés).
-
Sources orales et audiovisuelles
- Témoignages, enregistrements, films, etc.
5. Points clés sur les sources écrites
- Les sociétés sans écriture ont aussi une histoire, même si les archives écrites dominent la connaissance historique.
- Les sources diplomatiques sont souvent des formulaires standardisés, anonymes, mais fiables pour certaines informations (ex. listes de conscrits).
- Les sources narratives nécessitent une analyse critique de l'auteur et de son contexte.
- Exemple d'analyse critique : les listes de passagers d'émigration montrent des biais (non-enregistrement des passagers de troisième classe au départ).
À retenir :
La critique historique commence par l'heuristique, c’est-à-dire la recherche rigoureuse et critique des sources, conscientes ou inconscientes, écrites ou figurées, qui sont les témoins essentiels du passé.
L'heuristique : recherche des sources
1. L'heuristique : recherche des sources
L'heuristique consiste à rechercher et identifier les sources historiques indispensables à l'étude d'un sujet.
2. Types de sources historiques
| Type de source | Description clé | Particularités importantes |
|---|---|---|
| Sources écrites | Documents manuscrits, tablettes, papyrus, ouvrages historiques | Fragiles, souvent uniques, nombreuses pertes au fil du temps |
| Sources matérielles | Objets archéologiques : poteries, armes, ossements, outils | Donnent des informations sur les sociétés et migrations |
| Sources orales | Témoignages transmis oralement, parfois enregistrés | Transmission performante sans écriture, mais fragile |
| Sources audiovisuelles | Photographies, enregistrements sonores, films | Mise en scène fréquente, possibilité de manipulation |
3. Sources écrites : caractéristiques et enjeux
- Plus on remonte dans le temps, moins il y a de documents écrits disponibles.
- Beaucoup d'œuvres antiques nous sont parvenues en un seul exemplaire, exposées au risque de disparition (ex. Anabase d’Arrien).
- Les documents écrits sont périssables : usure naturelle, guerres, destructions volontaires (ex. archives détruites par Léopold II en 1906).
- La conservation des archives est une discipline à part entière, essentielle pour la mémoire historique.
4. Sources matérielles : rôle et informations
- Objets anciens (poteries, tessons, armes, ossements) fournissent des données sur l’évolution humaine, les migrations, et les modes de vie.
- Leur contexte de découverte est aussi important que l’objet lui-même.
5. Sources orales et audiovisuelles : spécificités
- Sources orales : témoignages transmis de génération en génération, souvent liés à des élites sociales.
- Exemple : étude des récits oraux des Indiens lors de la Conquista, permettant de comprendre leur comportement historique.
- Sources audiovisuelles : premières photographies de guerre (Crimée, Sécession), souvent mises en scène, parfois manipulées.
- Photographies et films sont des documents historiques mais nécessitent une analyse critique à cause des mises en scène et falsifications possibles (ex. photos retouchées de Staline).
- Enregistrements sonores : témoignages précieux (ex. Shoah), mais peuvent aussi être sujets à manipulation (ex. discours de Churchill enregistré par un imitateur).
6. Archives : conservation et histoire
- Les archives sont les lieux de conservation des documents historiques.
- Premières archives royales connues : 20 000 tablettes d’argile mésopotamiennes (~3000 av. J.-C.).
- Conservation difficile selon les supports (papyrus, parchemins) et les conditions climatiques.
- Au haut Moyen Âge, chute drastique des documents écrits liée à la féodalité et à la prédominance de la transmission orale.
- Les archives reflètent non seulement les objets mais aussi les pratiques politiques, économiques et sociales des époques.
À retenir : L'heuristique repose sur la diversité des sources (écrites, matérielles, orales, audiovisuelles) et sur une analyse critique indispensable pour comprendre leur contexte, leur authenticité et leur portée historique.
Les catégories de sources
1. Les catégories de sources
a) Sources orales et écrites au Moyen Âge
- Source orale : lien vassal-suzerain scellé par un serment rituel, parole ayant une grande valeur (ex. parjure = rupture de parole, crime grave).
- Source écrite (à partir du XIIe siècle) : apparition progressive des documents écrits officiels, conservés dans des chartriers (diplômes, contrats, testaments) et cartulaires (registres des chancelleries royales).
- Premières archives d’État : XVIe siècle, avec la naissance des États modernes (ex. Espagne, 1567, dépôt d’archives à Simancas).
b) Évolution de la conservation et de l’accès aux archives
| Époque | Événement clé | Conséquence principale |
|---|---|---|
| XVIIe siècle | Naissance de l’archivistique | Classement et gestion des archives |
| Révolution 1789 | Accès public aux archives | Transparence, mais avec délais de consultation (archives sensibles) |
| Aujourd’hui | Organisation hiérarchique des archives | Archives nationales, départementales, communales (France/Belgique) |
- Délai de consultation : période pendant laquelle certaines archives restent inaccessibles (ex. 100 ans) pour protéger des informations sensibles.
- Archiviste moderne : rôle essentiel de tri et destruction sélective des archives pour gérer l’espace.
c) Critique de restitution (Renaissance)
- Objectif : retrouver le document original à partir de copies multiples, souvent imparfaites.
- Deux notions clés :
- Receptio : choix de la meilleure copie parmi plusieurs.
- Emendatio : correction des erreurs dans une copie (en pratique, on ne modifie pas le texte original, on signale les erreurs avec [sic]).
d) Principes de la critique textuelle (Mabillon, XVIIe siècle)
- Recentiores non deteriores : les copies récentes ne sont pas forcément moins fiables que les anciennes.
- Stemma codicum : établir la généalogie des copies pour comprendre leur fiabilité (nombre d’intermédiaires entre original et copie).
- Lectio melior, lectio difficilior : la lecture la plus difficile ou rare est souvent la plus authentique.
- Importance de la qualité du copiste et du contexte de copie.
e) Exemple d’erreur célèbre
- Lettre de Luther : erreur dans la transcription d’une phrase (« fureur de mon père » au lieu de « sueur de mon père »), modifiant complètement le sens.
f) Grandes œuvres et débats sur la fiabilité des sources
- Acta Sanctorum (Papebroch) : collection de sources sur les saints.
- Débat Papebroch vs Mabillon : Papebroch accuse les bénédictins de Saint-Denis de falsification de parchemins mérovingiens ; Mabillon démontre leur authenticité après une analyse rigoureuse (encre, écriture).
- Exemple majeur de débat scientifique dans un contexte religieux et politique tendu (guerres de religion, XVIIe siècle).
La critique historique vise à reconstituer le document original en choisissant la meilleure copie et en signalant les erreurs sans les corriger dans le texte.
Les archives
1. Les archives et la critique historique
a) Richard Simon et la critique biblique
- En 1678, Richard Simon publie une histoire critique de l’Ancien Testament, appliquant la critique de restitution aux textes bibliques.
- Il est un des premiers à appliquer la critique historique aux textes religieux, posant les bases de la critique biblique moderne.
- Son travail marque une étape importante dans la reconnaissance que tout texte mérite d’être critiqué historiquement.
2. La critique externe et la critique interne
| Critique externe (ou critique d’authenticité/provenance) | Critique interne (ou critique de véracité/crédibilité) |
|---|---|
| Vérifie si le document provient bien de son auteur prétendu. | Analyse le contenu pour déterminer si les informations sont crédibles et vraies. |
| S’intéresse à l’origine du document. | S’intéresse à la véracité des faits rapportés. |
| Document authentique = provient bien de l’auteur. | Document vrai = contenu crédible et véridique. |
| Un document peut être : | |
| - Authentique et vrai (idéal) | |
| - Authentique mais faux (contenu non crédible) | |
| - Faux mais vrai (document falsifié mais contenu exact) |
Une source est complexe et doit être analysée sous plusieurs angles : la critique externe et interne sont complémentaires.
3. Les documents faux : une réalité historique
- Les faux documents existent depuis longtemps et continuent aujourd’hui (ex. fake news).
- Secteur propice aux faux : la généalogie sous l’Ancien Régime, où l’attribution d’ancêtres nobles était souvent falsifiée pour s’élever socialement.
a) Exemples célèbres de faux documents
| Document | Description et importance | Conséquences et analyse critique |
|---|---|---|
| Donation de Constantin | Document attribué à l’empereur Constantin (IVe s.) donnant au pape un pouvoir temporel sur une partie d’Italie. | Lorenzo Valla (Renaissance) démontre que le document est un faux du VIIe-VIIIe s., fabriqué pour justifier le pouvoir temporel du pape. |
| Protocole des Sages de Sion | Document antisémite anonyme du début XXe s., prétendant révéler un complot juif mondial. | Faux fabriqué par un agent du Tsar de Russie pour alimenter l’antisémitisme. Malgré la démonstration de sa fausseté, il continue d’être diffusé. |
Le faux peut avoir une longévité et une influence dépassant parfois la vérité.
4. La critique externe : questions clés à poser au document
- Qui a rédigé le document ?
- Identifier l’auteur est crucial, mais la signature ne garantit pas l’authenticité (ex. documents signés mais non écrits par le signataire).
- Quelle est la nature et le statut du document ?
- Le type de document (rapport officiel, lettre privée, article de presse) influence le contenu et la manière dont il doit être analysé.
- Quel est le cheminement du document ?
- Comment le document est-il parvenu jusqu’à nous ? Son parcours peut influencer sa fiabilité.
a) Exemple historique : la guerre franco-prussienne de 1870
- Un document publié dans le Times résume une conversation diplomatique entre Bismarck et l’ambassadeur français.
- Ce document, diffusé au moment opportun, sert une stratégie politique : il vise à irriter la France et à provoquer la guerre.
- Connaître la provenance permet de comprendre la finalité et la fiabilité du document.
5. Les faussaires et la complexité des faux
- Les faussaires peuvent être très ingénieux, utilisant la signature pour donner de la valeur à leurs faux.
- Exemple extrême : Vrain-Lucas, faussaire du XIXe siècle, a vendu plus de 2700 faux documents historiques à un mathématicien célèbre, Michel Chasles.
- Certains artistes, comme Salvador Dalí, ont volontairement brouillé les pistes en multipliant les signatures, rendant la distinction entre vrai et faux complexe.
À retenir : La critique historique repose sur une double analyse : la critique externe vérifie l’authenticité et la provenance du document, tandis que la critique interne évalue la crédibilité et la véracité de son contenu. Les faux documents, bien que fréquents, doivent être détectés par une analyse rigoureuse pour garantir la fiabilité des sources historiques.
Critique de restitution
1. Attribution et authenticité des documents
- Signature ≠ authenticité : Un document signé n’est pas forcément vrai. L’attribution peut être influencée par des traditions d’autorité (ex. Saint-Augustin attribué à tort à des écrits posthumes).
- Homonymes : Plusieurs auteurs portant le même nom (ex. les frères Perrault) peuvent créer des confusions.
- Changements de nom : Les noms pouvaient changer facilement (ex. Talleyrand, qui a adopté plusieurs noms et titres selon les régimes politiques).
- Pseudonymes et anagrammes : Fréquents, certains auteurs sont plus connus sous pseudonyme.
2. Datation des documents
- La chronologie est essentielle en histoire, mais complexe à établir.
- Systèmes de datation variés selon les civilisations (Olympiades, fondation de Rome, années de règne).
- Le calendrier chrétien (ère de l’incarnation) date du VIe siècle, sa généralisation est tardive (XIe siècle).
- L’année ne commence pas toujours le 1er janvier (ex. style de Noël, de l’Annonciation, de Pâques).
- Terminologie clé :
- Terminus post-quem : date après laquelle un document a été rédigé.
- Terminus ante-quem : date avant laquelle un document a été rédigé.
- Exemple : un soldat évoquant Napoléon empereur (post-1804) mais pas la campagne de Russie (1812) situe la rédaction entre ces deux dates.
3. Lieu de création du document
- Le lieu peut être géographique ou social, influençant le contenu et le style.
- Les noms de lieux changent avec le temps (ex. Libre-Sur-Sambre = Charleroi).
- Le contexte social (bureau officiel, correspondance privée) modifie le ton et les intentions.
Critique interne (ou critique de crédibilité)
But : évaluer la véracité et la fiabilité du contenu d’une source.
1. 5 sous-opérations de la critique interne
| Sous-opération | Objectif |
|---|---|
| 1. Critique d’interprétation | Comprendre ce que l’auteur a voulu dire réellement. |
| 2. Critique de compétence | Vérifier si l’auteur/témoin était qualifié pour parler. |
| 3. Critique de sincérité | Détecter les mensonges ou déformations volontaires. |
| 4. Critique d’exactitude | Identifier les erreurs involontaires. |
| 5. Comparaison des sources | Confronter plusieurs témoignages pour fiabiliser. |
2. Critique d’interprétation
- Comprendre le sens réel d’un texte nécessite de saisir le contexte, la langue, les usages de l’époque.
- Les mots changent de sens avec le temps (ex. bourgeois : habitant d’un bourg → classe sociale → terme péjoratif).
- Exemple : le mot dictateur a un sens institutionnel antique différent du sens contemporain.
- Il faut éviter les lectures littérales ou anachroniques.
3. Exemple illustratif : discours de Kennedy à Berlin
- Phrase « Je suis un Berlinois » = métaphore de solidarité, pas une affirmation d’origine allemande.
- Compréhension dépend du contexte et de la complicité culturelle.
4. Exemple Freud et Léonard de Vinci
- Freud interprète un rêve de Léonard comme une obsession maternelle, fondée sur des symboles culturels (vautour).
- Cette interprétation dépend de la source utilisée (édition allemande) et du contexte psychanalytique.
- Montre que l’interprétation peut être subjective et influencée par le cadre théorique.
À retenir : La critique de restitution exige de vérifier l’authenticité, la datation, le lieu, puis d’analyser le contenu en tenant compte du contexte, de la compétence et de la sincérité de l’auteur.
Les documents faux
1. Les documents faux : notions clés
a) Erreur de traduction et interprétation
- Une erreur de traduction peut fausser toute une analyse, comme l'exemple de Freud qui interprète un rêve de Léonard de Vinci à partir d'une mauvaise traduction du mot « vautour » au lieu de « milan ».
- Comprendre un auteur nécessite de connaître le contexte culturel et historique, car l'interprétation est souvent influencée par la sensibilité personnelle et les attentes.
À retenir : L'interprétation d'un texte est toujours périlleuse et doit tenir compte du contexte et de la compétence du traducteur ou de l'interprète.
b) Critique de compétence
- La compétence désigne la somme de connaissances nécessaires pour interpréter correctement un témoignage ou un document.
- Un témoin oculaire peut être fiable visuellement, mais incompétent s'il ne maîtrise pas le contexte (exemple : un spectateur ignorant les règles d'un sport).
- La compétence inclut aussi la référence culturelle propre à chaque époque (exemple : Éginhard recopie Suétone pour légitimer Charlemagne comme successeur des empereurs romains, ce qui est un travail biographique compétent dans son contexte).
| Aspect | Description | Exemple |
|---|---|---|
| Compétence technique | Connaissance du sujet | Spectateur ignorant les règles du baseball |
| Compétence culturelle | Connaissance du contexte historique et culturel | Éginhard reprenant Suétone pour Charlemagne |
c) Critique de sincérité
- Cherche à vérifier si l'auteur ou témoin ne déforme pas intentionnellement les faits.
- La sincérité est une intention consciente : mensonge, omission, ou déformation volontaire.
- Facteurs influençant la sincérité : peur, pression, torture (qui pousse souvent à dire ce que le bourreau veut entendre).
- La sincérité peut être difficile à évaluer, même quand une personne assume ses erreurs ou crimes (exemple : Charles IX revendiquant la Saint-Barthélemy, alors que son rôle réel était limité).
d) Critique d’exactitude
- L’erreur humaine est fréquente, même chez des témoins de bonne foi (exemple : témoins de l’assassinat de Kennedy ne s’accordent pas sur le nombre de coups de feu).
- S’applique aussi aux sources écrites, notamment les journaux qui peuvent publier des informations erronées pour être les premiers (exemple : annonce prématurée de la mort du roi Alexandre en 1934).
- Nécessite une vérification croisée des faits.
e) Critique de témoignage
- L’adage juridique « testis unus, testis nullus » (un témoin unique ne suffit pas) n’est pas toujours applicable en histoire.
- En histoire, un témoignage unique peut être utilisé, mais il faut signaler son unicité et rester prudent dans l’interprétation.
- Exemple célèbre : Jules César est le seul auteur à avoir écrit sur la Guerre des Gaules, son témoignage est unique mais fondamental.
f) Rapports et témoignages policiers
- Les rapports de police, souvent issus d’enquêtes et d’espionnage, sont des sources précieuses mais à analyser avec prudence.
- Exemple : rapports de mouchards à Liège au XIXe siècle, qui renseignent sur la sociabilité ouvrière.
- Ces documents reflètent aussi les influences culturelles et politiques (exemple : témoignages sur des apparitions du diable pendant les guerres de religion, expression d’archétypes et peurs collectives).
À retenir : La critique historique des documents faux repose sur l’analyse rigoureuse de la compétence, de la sincérité, de l’exactitude et du contexte des témoins et auteurs. Un témoignage, même unique, peut être précieux mais doit toujours être mis en perspective.
Critique externe
1. Témoignage unique et fiabilité
- Jules César est le seul auteur contemporain et témoin oculaire à fournir des informations sur les Gaulois.
- Son ouvrage est un témoignage direct, avec un souci de précision militaire (ex. décompte des pertes).
- Malgré une dimension d’autopromotion, César est un narrator (raconteur de faits) et non un exornator (rhétoricien).
- Ses descriptions géographiques et culturelles sont précieuses pour l’historien, validées par des découvertes archéologiques.
- Ce témoignage unique doit être utilisé avec prudence, notamment en raison de la possible propagande.
2. Principe fondamental : « Non numerantur sed ponderantur »
- Ne pas compter les témoins, mais les peser : la valeur d’un témoignage ne dépend pas du nombre de témoins mais de leur crédibilité.
- Facteurs à considérer :
- Connaissance mutuelle des témoins (risque de collusion).
- Indépendance des récits.
- La recherche d’une vérité moyenne entre témoignages contradictoires (concordisme) est non pertinente.
- On doit présenter les témoignages tels quels, sans forcer une synthèse artificielle.
3. Critères de crédibilité des témoignages
| Critère | Explication |
|---|---|
| Proximité temporelle | Plus un témoin est proche dans le temps des faits, plus son récit est fiable. |
| Nombre d’intermédiaires | Plus la chaîne de transmission est longue, plus le récit est susceptible de déformation. |
| Moment du témoignage | Le contexte et l’époque où le témoignage est donné influencent sa forme et sa signification. |
- Exemple : témoignages du débarquement de Normandie varient selon qu’ils sont recueillis immédiatement ou des décennies plus tard.
4. Hypercritique et négationnisme
- Hypercritique : posture qui considère tous les témoignages comme faux jusqu’à preuve du contraire.
- Cette méthode est irrationnelle et contre-productive en critique historique.
- Elle est utilisée par les négationnistes (ex. négation de l’existence des chambres à gaz).
- Le négationnisme se pare souvent d’une apparence scientifique (notes, références) pour tromper.
- La critique historique authentique doit remonter aux sources, confronter les documents et les témoignages pour établir la vérité.
5. Argument du silence
- L’argument du silence affirme qu’en l’absence de témoignages, un fait n’a pas existé.
- Conditions pour sa validité :
- Connaissance exhaustive des sources disponibles.
- Liberté et possibilité pour les contemporains de connaître et rapporter le fait.
- Conscience par les contemporains de l’importance du fait.
- En pratique, cet argument est fragile car les sources peuvent avoir disparu ou avoir été volontairement détruites (ex. destruction des crématoriums nazis, codex indiens).
- Exemple : l’augmentation démographique au Moyen Âge n’est pas mentionnée dans les chroniques, car les contemporains n’en avaient pas conscience.
À retenir : La valeur d’un témoignage dépend de sa crédibilité, de sa proximité temporelle et de son contexte, pas de sa quantité. L’hypercritique est une posture extrême à éviter, et l’absence de témoignage ne signifie pas automatiquement l’inexistence d’un fait.
6. Types de certitudes en connaissance
| Type de certitude | Description |
|---|---|
| Certitudes hypothético-déductives | Issues des mathématiques, basées sur la démonstration et la logique rigoureuse. |
| Certitudes expérimentales | Fondées sur la répétition et la vérification expérimentale, validées par la communauté scientifique. |
| Certitudes historiques | (À développer dans la suite du cours) |
- La science privilégie la notion de certitude plutôt que de vérité absolue.
- En histoire, la certitude est plus difficile à atteindre, d’où l’importance de la critique rigoureuse des sources.
Critique interne
1. Certitudes historico-critiques
- La critique historique produit des certitudes propres à la discipline, fondées sur le discernement des sources et témoignages.
- La connaissance du passé est toujours médiatisée par des intermédiaires (documents, témoins, traces), ce qui implique un acte de foi ou de croyance, car on ne peut pas voir directement le passé.
- Ces certitudes ne sont pas absolues mais morales et graduées selon plusieurs degrés.
2. Degrés de certitude en histoire
| Degré | Description | Exemple / Remarque |
|---|---|---|
| Certain | Faits indiscutables, bien établis | Naissance de Napoléon en 1769, bataille de Normandie |
| Probable | Faits possibles avec indices, mais pas de preuve absolue | Existence historique de Jésus : débats entre indices et preuves |
| Vraisemblable | Faits imaginés pour combler les lacunes, cohérents avec la connaissance générale des faits | Rencontre entre San Martin et Bolivar : aucune trace, mais plausible selon contexte et profils connus |
| Possible | Faits sans preuve, mais compatibles avec la culture et les connaissances actuelles | Hypothèse de visites extraterrestres dans le passé |
| Douteux | Faits très fragiles, peu fondés | Situations sans preuve ni indice sérieux |
À retenir : Les certitudes historico-critiques varient du certain au douteux, en passant par le probable, le vraisemblable et le possible.
3. Herméneutique : la critique d’interprétation
- Dernière étape de la critique historique, elle produit la narration historienne.
- Elle vise à dégager le sens des faits et à fournir une explication causale.
- Deux pôles essentiels :
- Signification : comment donner du sens aux événements historiques.
- Causalité : comment expliquer les événements par leurs causes.
4. La causalité en histoire
- La causalité relie un phénomène antérieur à un phénomène postérieur.
- En sciences dures, mêmes causes → mêmes effets, ce qui permet de formuler des lois.
- En histoire, les causes sont multiples et indéfinies, donc les mêmes causes ne produisent jamais exactement les mêmes effets.
- Chaque événement est singulier et unique.
a) Conséquences épistémologiques
- Pas de lois historiques universelles car la complexité des causes empêche la répétition exacte des événements.
- L’histoire ne se répète pas, contrairement à une idée reçue.
- La tentation de l’analogie est un piège : il ne faut pas assimiler des événements différents sous prétexte de similitudes apparentes.
b) Illusion de la rétrospective
- Tendance à penser que les événements passés ont nécessairement produit les événements suivants (cause unique), ce qui est absurde.
- Effet du recul historique : on croit que les événements se sont déroulés comme ils devaient, alors que ce n’est pas le cas.
- Cette illusion masque la complexité et la contingence des événements.
À retenir : En histoire, expliquer c’est comprendre la singularité des événements à travers une chaîne complexe et indéfinie de causes, en évitant l’illusion de la rétrospective.
Les certitudes historico-critiques
1. Les certitudes historico-critiques
a) Effet de rétroaction et signes avant-coureurs
- Signes avant-coureurs : ne deviennent tels qu’après l’événement, car l’événement leur donne ce statut.
- Exemple : on repère des indices d’une tromperie seulement après l’avoir découverte.
- Attention : éviter le piège du recul qui transforme des faits disparates en signes évidents a posteriori.
En histoire, les causes d’un événement sont multiples et complexes, rendant la prévision impossible.
b) Causalité en histoire : hiérarchisation des causes
- L’histoire ne produit pas de lois universelles, chaque événement est singulier.
- Pour expliquer un événement, on choisit et hiérarchise certaines causes :
- Causes proches (ex. : coup de revolver à Sarajevo pour la Première Guerre mondiale)
- Causes lointaines (ex. : nationalismes, rivalités entre puissances, alliances)
- La cause la plus proche n’est pas forcément la plus déterminante.
- Nécessité de poser des garde-fous pour éviter la dérive dans une causalité infinie.
c) La signification en histoire : comprendre le sens d’autrefois
- Interpréter = dégager le sens que les hommes d’autrefois donnaient à leurs faits et gestes, pas imposer notre propre signification.
- Exemple : la notion d’adolescence n’existait pas au Moyen Âge, il faut comprendre les étapes de vie selon leur propre référentiel.
- Importance de dépasser nos préjugés pour saisir la signification historique authentique.
- L’historien est un traducteur du passé, confronté à la difficulté de restituer une sensibilité étrangère à la sienne.
d) Les théories du soupçon : motivations inconscientes et causes cachées
- Question centrale : suffit-il de comprendre les intentions conscientes des hommes d’autrefois ?
- Non, car il existe des motivations inconscientes qu’eux-mêmes ne percevaient pas.
- Ces approches critiques, apparues au XIXe siècle, cherchent à révéler ces motivations cachées.
- Trois grandes théories du soupçon influentes :
Théorie Auteur Focus principal Impact sur l’histoire Marxisme Karl Marx Conditions matérielles et lutte des classes Histoire économique et sociale comme moteur fondamental Freudisme Sigmund Freud Inconscient individuel Exploration des motivations inconscientes individuelles Structuralisme Divers auteurs Structures profondes des sociétés Analyse des systèmes sous-jacents aux faits historiques
Marxisme
- Philosophie du XIXe centrée sur la révolution industrielle et la transformation sociale.
- Concept clé : matérialisme historique = les conditions matérielles déterminent les rapports sociaux et les actions humaines.
- Lutte des classes : moteur des transformations historiques, entre possesseurs des moyens de production et travailleurs.
- Distinction entre :
- Infrastructures : rapports économiques et sociaux invisibles mais fondamentaux
- Superstructures : discours, culture, politique visibles et produits par la société
- Histoire économique et sociale est la base, les autres histoires (politique, biographies) en découlent.
- Influence majeure sur l’historiographie du XXe siècle, notamment la Nouvelle Histoire.
Freudisme
- Psychanalyse fondée par Freud, centrée sur l’inconscient individuel.
- Méthode d’exploration via rêves, actes manqués, symboles.
- Postule que de nombreuses motivations humaines sont inconscientes, même pour les acteurs eux-mêmes.
- Apporte une dimension psychologique à l’interprétation historique, révélant des causes cachées au-delà des intentions conscientes.
L’historien doit donc conjuguer analyse des causes conscientes et exploration des motivations inconscientes pour une compréhension plus complète du passé.
L'herméneutique et l'interprétation
1. Herméneutique et interprétation : notions clés
Herméneutique : art et méthode d’interprétation des textes et des faits historiques, visant à reconstruire le sens que les acteurs du passé leur donnaient.
- L’interprétation est une construction : elle dépend des questions posées par l’historien et des sources disponibles.
- Il n’existe pas de fait historique brut : le fait devient historique par l’interrogation et la mise en perspective de l’historien.
- Les sources sont inépuisables et peuvent être revisitées sous des angles différents, ce qui rend l’histoire toujours ouverte et renouvelable.
2. Théories du soupçon : Freudisme, Marxisme, Structuralisme
Ces courants du XIXe-XXe siècle cherchent à dévoiler les motivations cachées ou inconscientes des acteurs historiques, dépassant les explications superficielles.
| Courant | Idée centrale | Application en histoire |
|---|---|---|
| Marxisme | Conflits de classes et structures économiques | Analyse des rapports sociaux et des luttes de classes |
| Freudisme | Inconscient individuel et collectif | Explication des comportements et réactions collectives |
| Structuralisme | Structures et codes inconscients organisant les sociétés | Décryptage des règles sociales et culturelles invisibles |
Ces théories apportent des clés pour comprendre le passé, mais comportent des dangers.
3. Dangers des théories du soupçon
- Effet de mode et griserie intellectuelle : croire détenir une clé magique peut démobiliser l’esprit critique.
- Grille de lecture exclusive : risque d’enfermement idéologique, rejetant toute contestation et empêchant le dialogue.
- Projection anachronique : imposer ses propres valeurs et fantasmes au passé, faussant l’interprétation.
L’historien doit garder modestie et prudence face à ces approches, qui ne sont qu’une des nombreuses clés possibles.
4. Positivisme en histoire
- Mouvement dominant fin XIXe-début XXe, fondé sur la foi dans la science et les faits.
- L’histoire est accessible uniquement par les sources et les faits qu’elles contiennent.
- Tendance à considérer les documents comme des momies à extraire sans intervention subjective.
- Limite majeure : l’extraction des faits est toujours une opération humaine, subjective, donc impossible d’être totalement neutre.
- Exemple : deux historiens positivistes travaillant sur les mêmes sources peuvent aboutir à des conclusions opposées (ex. guerre franco-allemande et Alsace-Lorraine).
5. Interprétation et sources
- Pas de source sans question, pas de question sans source : la relation est dialectique.
- L’historien choisit l’objet historique en fonction des questions posées.
- Certaines questions sont illégitimes faute de sources (ex. sentiment amoureux chez l’homme de Cro-Magnon).
- Les sources dorment tant qu’elles ne sont pas interrogées ; leur sens dépend de l’interprétation.
6. Concepts en histoire
- Les concepts sont des catégories intellectuelles nécessaires pour comprendre et organiser les faits.
- Deux types de concepts :
- Concepts contemporains : utilisés par les acteurs du temps étudié (ex. « Révolution » en 1789).
- Concepts construits a posteriori : élaborés par les historiens pour analyser le passé.
- Les concepts permettent de classer et comparer mais peuvent aussi appauvrir la diversité des réalités.
À retenir : L’interprétation historique est une construction humaine, toujours partielle et perfectible, qui nécessite un équilibre entre rigueur scientifique, esprit critique et modestie face au passé.
Histoire et mémoire
1. Concepts historiques et anachronismes
- Concepts historiques : Certains termes comme crise économique ou génocide sont des notions créées a posteriori. Par exemple, le terme crise économique n'existe qu'au XIXe siècle, mais on l'applique parfois à des périodes antérieures.
- Génocide : Concept inventé en 1943 par Lemkin, utilisé pour qualifier des événements antérieurs (ex. génocide arménien en 1915), même si le mot n’existait pas à l’époque.
- Nomination des périodes : Le terme Moyen Âge n’était pas utilisé au Moyen Âge, et Première Guerre mondiale ne s’est appelé ainsi qu’après la Seconde Guerre mondiale (avant, c’était Grande Guerre).
La compréhension historique utilise souvent des concepts qui n’étaient pas en usage à l’époque étudiée.
2. Histoire vs Mémoire : définitions et différences
| Aspect | Histoire | Mémoire |
|---|---|---|
| Nature | Production de connaissance critique | Présence vivante du passé dans le présent |
| Objectif | Narration du passé, connaissance pour elle-même | Transmission et conservation du passé dans la société |
| Temporalité | Part du présent vers le passé | Part du passé vers le présent |
| Justification | Libre, sans besoin de justification | Liée à l’identité collective ou individuelle |
| Acteurs | Historiens | Société, groupes, individus, parfois sans historiens |
| Exemples | Étude du cri des farines au XVIIIe siècle | Noms de rues, statues, commémorations, films |
- La mémoire est irrésistible et liée à l’identité, individuelle ou collective.
- La mémoire collective est un concept plus complexe, mais essentiel pour comprendre les identités sociales.
- La notion de lieu de mémoire est récente (apparue en 1993).
L’histoire cherche à comprendre le passé de manière critique, la mémoire le fait vivre dans le présent.
3. La culture de la mémoire et ses enjeux contemporains
- La mémoire occupe une place importante dans la société moderne : lieux de mémoire, pédagogie, activités mémorielles.
- Depuis les années 1990, on observe une concurrence entre mémoires dans des sociétés plurielles, avec des mémoires revendicatives et minoritaires.
- Cette diversité mémorielle peut créer des tensions avec l’histoire académique.
4. Les commémorations : vecteurs de mémoire collective
- Définition : Moment collectif pour se souvenir d’un événement passé significatif.
- Fonction : Rassembler, inviter au souvenir et à la réflexion.
- Temporalité : Commémorations annuelles, décennales, avec des dates clés comme le cinquantenaire, le centenaire, le bicentenaire.
| Type de commémoration | Caractéristiques principales |
|---|---|
| Cinquantenaire | Présence possible de témoins directs, lien vivant avec le passé |
| Centenaire | Rupture générationnelle, disparition des témoins directs, valeur symbolique forte |
- Les commémorations peuvent être accompagnées d’événements culturels, médiatiques, voire commerciaux (ex. bicentenaire de la Révolution française en 1989).
- Elles créent souvent une résonance entre passé et présent, parfois avec des analogies politiques ou idéologiques.
5. Exemples marquants de commémorations récentes
- Bicentenaire de la Révolution française (1989) : événement international, mêlant célébrations, débats historiques, et manifestations culturelles.
- Chute du mur de Berlin (1989) : symbole fort de la fin de la guerre froide, réactivant des références historiques (Révolution française, droits des peuples).
- Cinquantenaire de la Seconde Guerre mondiale (1990) : commémoration prolongée avec implication des témoins vivants.
- Conflits des années 1990 : guerre en Yougoslavie, génocide des Tutsis (1994) illustrent la tension entre mémoire, histoire et actualité, malgré les efforts mémoriels pour dire « plus jamais ça ».
6. Tensions entre histoire et mémoire
- La mémoire peut être sélective, émotionnelle, et parfois instrumentalisée (ex. réinvention du passé par Mussolini).
- L’histoire vise la rigueur critique, mais la mémoire est souvent plus immédiate et identitaire.
- Dans les années 2000, les historiens ont critiqué certaines opérations mémorielles, avant de renouer un dialogue plus serein avec la mémoire.
- La mémoire peut créer des distorsions, notamment quand des événements récents ou violents se superposent à des commémorations historiques.
L’histoire et la mémoire entretiennent une relation complexe, parfois conflictuelle, mais nécessaire pour comprendre notre rapport au passé.
Internet et les historiens
1. Internet et les historiens : enjeux et transformations
a) Différences générationnelles et impact sur la pratique historique
- Différence générationnelle essentielle dans l'usage d'Internet : les plus jeunes ont une expertise instinctive du numérique, tandis que les plus âgés ont un regard extérieur, ni meilleur ni pire.
- Internet est une révolution comparable à l’écriture et à l’imprimerie, transformant la capacité à penser, communiquer et mettre en réseau.
- La communication numérique est immédiate, multimédia et multipliée, intégrant textes, images, sons, ce qui enrichit la narration historique.
b) Sociabilité, communautés et hiérarchie dans la recherche historique en ligne
- Internet favorise la création de communautés disciplinaires et thématiques (forums, groupes Facebook), modifiant les rigidités académiques et hiérarchiques.
- Cette ouverture permet la collaboration entre historiens, érudits locaux et passionnés, enrichissant la connaissance malgré des malentendus.
- Exemple : plateformes naturalistes ou astronomiques où amateurs et spécialistes coopèrent, améliorant la recherche.
- En histoire, des groupes en ligne permettent de découvrir des sources inédites (ex. photos aériennes de Liège en 1917).
c) Numérisation et édition numérique
- La démocratisation de l’accès à l’information via bases de données, archives numérisées, encyclopédies en ligne facilite la recherche.
- Limite : tout n’est pas numérisé, les démarches classiques restent nécessaires.
- L’édition numérique a rencontré des résistances liées à l’attachement au papier, mais s’est imposée progressivement.
- Les revues ont d’abord proposé des versions PDF, puis des articles directement électroniques et hypertextuels, ouvrant de nouveaux horizons (liens, multimédia).
- L’édition numérique est économiquement avantageuse (moins de coûts de distribution, prix plus bas, marge bénéficiaire plus élevée).
- L’auto-édition numérique se développe, offrant des opportunités pour la recherche pointue.
d) Évolution des formes d’écriture historienne à l’ère numérique
- Internet modifie la narration historique : elle devient plus ouverte, éclatée, relationnelle, avec possibilité d’écriture collaborative et évolutive.
- Selon l’historien Darnton, la logique linéaire et déductive de l’écriture historique traditionnelle est transformée par les ressources en ligne.
- Wikipédia illustre cette évolution : critiquée mais en amélioration constante, elle joue un rôle d’encyclopédie accessible.
- La formation aux technologies numériques devient un enjeu majeur dans l’enseignement universitaire, encore en cours d’assimilation.
À retenir : Internet révolutionne la recherche historique par la transformation des pratiques, la démocratisation de l’accès aux sources, la collaboration entre experts et amateurs, et l’évolution des formes d’écriture historienne.